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05/06/2010

La géographique scolaire, un discours sur l’identité et l’avenir de la Nation

Cet ultime article conclut la mise en ligne du texte de ma Thèse de Doctorat intitulée "LA GÉOGRAPHIE SCOLAIRE, OUTIL GÉOPOLITIQUE, Trois représentations de la Nation France dans les manuels de géographie (1880-1999)" comme l'évoque l'à propos de ce blog.

J'ai ainsi rempli l'objectif que je m'étais fixé : rendre aisément et librement accessible à ceux que cela intéresse les analyses qui ont été les miennes lors de ce travail de recherche, en espérant que ceux qui s'en inspireront auront la l'honnêteté de me citer.

Ce texte était accompagné de 276 pages de documents (carte, photo, gravures) dont la fonction n'était pas d'illustrer le texte mais de l'inspirer.

Ces documents très instructifs étaient tirés des 120 manuels scolaires qui constituaient le corpus d'étude de ce travail.

 

La géographie scolaire tient, même si c’est souvent de manière discrète, un discours sur l’identité nationale et ainsi, la Nation étant l’œuvre permanente et collective de ses membres, sur l’avenir de la Nation. Elle a donc un rôle civique de premier plan puisqu’elle contribue ainsi puissamment à forger la perception que le futur citoyen aura de son pays.

Un discours géographique qui, dans sa quête de scientificité, se veut neutre

Or paradoxalement, la géographie apparaît à la grande majorité des élèves, pour ne pas dire des professeurs, qui très largement au collège sont des historiens, comme une discipline essentiellement économique, peu sujette à débats, et même pour exprimer la pensée profonde d’un certain nombre d’entre eux, quelque peu ennuyeuse. J-P.Rioux, Inspecteur général de l’Éducation Nationale et conseiller de la revue L’Histoire, ne disait-il pas en septembre 1996, dans cette revue que la « géographie aux ambitions disparates est devenue bien grise » . Pourtant, le retour sur les raisons qui ont poussé les dirigeants républicains en recherche de légitimité nationale, dans un pays traumatisé par une défaite humiliante et par l’amputation de son territoire, à décider d’enseigner l’histoire et la géographie dès l’école primaire, montre assez le rôle civique très clair qui était alors assigné à à cet enseignement conjoint d’histoire-géographie.
Par ailleurs, Le Tour de France de deux enfants, ouvrage le plus utilisé dans le cadre scolaire en complément des manuels situe bien l’état d’esprit de l’époque. E.Lavisse significativement écrivait dans L’année préparatoire d’histoire de France dans les années 1890 que « la République a reconstitué l’armée, la flotte, les écoles » et qu’ainsi « la France est grande, forte et pacifique, mais elle n’oublie rien et attend tout de l’avenir ». L’école apparaît, comme une sorte de troisième arme pour assurer la mémoire et l’avenir de la Nation. Et Ch. Seignobos, précise en 1907, que « ce qui est utile à tous les élèves, c’est de comprendre le monde où ils vont vivre, de s’y intéresser et d’être prêts à y agir ». On ne saurait mieux signifier le rôle civique de l’école.  Mais, cette phrase assez actuelle, qui pourrait parfaitement s’appliquer à l’enseignement de la géographie, est prononcée par un historien, pour définir le rôle de l’enseignement de l’histoire…
A la fin du dix-neuvième siècle, alors que les historiens consacrent une part importante de leur réflexion à s’interroger sur le rôle de leur discipline, peu de discours semblables sont tenus par les géographes qui sont presque muets sur la question essentielle : à quoi sert la géographie ?
Plutôt que de mener une réflexion épistémologique, indispensable alors que leur discipline entre à l’université, ils se considèrent souvent avant tout, comme des hommes « de terrain » à l’image de R.Blanchard, disciple de P.Vidal de la Blache, qui se glorifiait d’avoir vu tous les villages des Alpes françaises à défaut d’avoir pu les visiter tous. Ainsi, quand de rares analyses sont faites sur le rôle de la géographie, il s’agit souvent de textes d’historiens qui évidemment on tendance à donner le beau rôle à leur discipline. Ainsi s’est organisée une amnésie sur la nature civique de la géographie scolaire et sur le fait que traditionnellement la géographie a « d’abord servi à faire la guerre ».
Or, dans le contexte français si particulier d’association de l’histoire et de la géographie, cette carence de réflexion épistémologique a provoqué une pernicieuse répartition des rôles dont les conséquences fâcheuses pour la géographie perdurent. Ce rôle de formation civique fut alors essentiellement dévolu à l’histoire.
Ainsi J-P.Rioux, attribue uniquement au cours d’histoire le rôle d’apprendre « la Nation et le monde pour mieux pouvoir un jour les transformer ».

Il y a probablement aussi là les séquelles d’une conception étroite de la géographie, liée à une volonté de reconnaissance universitaire et au rôle « castrateur » qu’on put y jouer les historiens. La recherche de cette reconnaissance, sous la protection d’historiens puissants entraîna chez les géographes français un discours officiel sur la nécessité de faire de la géographie un savoir scientifique, loin des « errements » passés. Cette recherche de scientificité se fit à travers une volonté affichée de désengagement, qui se manifesta souvent par un discours apparemment neutre.
Et comment pouvait-il en être autrement ? Les géographes universitaires n’avaient, en effet, dans leur recherche de scientificité que deux voies :
-    soit, comme ils l’ont fait, présenter les phénomènes humains comme des vérités incontestables, au même titre que les phénomènes physiques (si tant est que ceux-ci le soient vraiment), ce qui permettait de conserver une unité au savoir géographique, qui quelquefois se limitait à une simple cohabitation. Et ainsi, comme les meilleurs d’entre eux l’ont fait, de garder la vue d’ensemble qui est sa caractéristique si particulière. Cependant, furent alors exclus, mais pas toujours, les phénomènes politiques trop mouvants et imprévisibles pour se prêter à une analyse « scientifique » sans risque d’être démenti.  
-    soit, exclure les phénomènes humains du champ de la géographie, ce qui aurait eu pour conséquences de réduire plus encore le champ de la géographie  et de les rendre incompréhensibles en les « découpant » en analyses particulières (démographiques, économiques, politique, sociales, etc). 

Un discours géographique scolaire très porteur de représentations sur l’identité nationale et l’avenir de la Nation, liées au contexte politique et idéologique

Or l’analyse des 123 manuels de ce corpus répartis sur une période de 120 ans et sur trois niveaux de classe montre au contraire que, de l’origine à nos jours, si la plus grande partie de ce discours est effectivement neutre sur les questions peu sujettes à polémiques de géographie physique, les questions de géographie humaine sont souvent porteuses de représentations « à sens unique », très liées au contexte politique et idéologique même si le ton adopté se veut « scientifique » alors qu’il est souvent seulement affirmatif.

Les représentations concernant la question d’Alsace-Lorraine

La question d’Alsace-Lorraine, qui couvre une période comparable à la question européenne (35 ans dans notre corpus), est d’une nature différente des deux autres questions abordées dans ce travail. C’est la seule qui soit limitée au territoire national et qui présente un caractère nettement défensif, même si la plupart des auteurs cherchent à maintenir une perspective d’avenir sur cette question. Par ailleurs, beaucoup plus que les autres questions, elle se réfère aux limites du territoire national et à la conception même de la Nation française, notamment par rapport à son vainqueur de 1870, l’Allemagne.
La Nation française y est personnifiée par les caractéristiques de son territoire et de sa population : harmonie et équilibre des formes, modération du climat et du relief, richesse des ressources, lieu de contact et d’échanges, variété ethnique.
Sur cette question d'Alsace-Lorraine, ce sont essentiellement les textes et les cartes qui sont utilisés. Les photographies et gravures y sont rares, essentiellement pour montrer la frontière ou le folklore alsacien. Les cartes sont surtout utilisées jusqu'à la première guerre mondiale pour montrer la frontière issue de la défaite de 1870 ou les différents systèmes de défenses.
L'ancienne frontière y est curieusement souvent discrète, alors même que le discours officiel et le texte des manuels lui-même réclame le retour de l'Alsace-Lorraine à la mère patrie. Certaines cartes laissent apparaître une vision défensive en insistant sur l'état des systèmes de défense ou même résignée en montrant une Alsace-Lorraine intégrée à l'Empire allemand. D'autres sont plus hésitantes en montrant une Alsace-Lorraine isolée de la France et de l'Allemagne. Rares sont celles qui semblent revendiquer le caractère français de cette province perdue, alors même que la plupart des textes sont eux très clairs sur ce point. Les manuels du début de la période présentent des cartes montrant les limites naturelles de la France (jusqu'au Rhin) rappelant celles de la Gaule.
Certains textes sont toutefois assez conciliants puisqu'ils parlent d'échanges, mais la plupart rappelle l'attachement des Alsaciens-Lorrains à la France, et appelle les Français à leur conserver leur souvenir et leur affection. Un caractère particulier est aussi attribué aux Alsaciens-Lorrains (patriote, dur à la tâche, froid), souvent associé aux nombreuses invasions, à la rudesse du climat.Certains dressent un portrait sévère d'une Allemagne brutale face à une France, messagère de paix et de civilisation. Enfin, la situation de marche frontière aux avant-postes de la civilisation latine et germanique est souvent rappelée. L'évocation de cette situation si particulière dure jusqu'à la fin des années cinquante, quand commence la construction européenne et que se généralise un discours très économiste insistant sur la puissance industrielle lorraine. Ce thème sera repris dans le cadre européen, la région tampon ou la région frontière à la périphérie du territoire se transformant en région proche de la « mégalopole » européenne, la terre d'invasion et d'affrontement devenant une région d’échanges et de contacts.

Les représentations de l’Afrique du Nord française

Cette question présente l’avantage de concerner une très longue période d’observation du discours scolaire (quatre-vingt-dix ans de 1880 à 1970). Cela permet de constater que les représentations de la présence française en Afrique du Nord, de ses objectifs, du statut de ce territoire et de ses habitants laissaient apparaître un changement de discours très lié à l’évolution politique des rapports de la métropole avec ses colonies. Ainsi, le discours de l’avant première guerre mondiale est, de manière dominante une justification de la conquête coloniale, de ses avantages, alors qu’existe dans le pays un débat entre partisans et adversaires de la colonisation. Les premiers (souvent situés à la gauche de l’échiquier politique et républicains) y voient une chance historique pour maintenir ou relever une puissance française atteinte par sa défaite face à une puissance montante, l’Allemagne. Les seconds (parmi lesquels des monarchistes et des catholiques) craignent un éparpillement des forces (notamment économiques) de la France ou un détournement de la question d’Alsace-Lorraine.
Le caractère « différent » de la « colonisation à la française » est aussi affirmé dans plusieurs manuels du début de la période, sans doute pour apaiser les scrupules éventuels de certaines couches de la population. Il s’agit là d’une application à la question coloniale, de la représentation d’une France porteuse d’un message civilisateur, qui est aussi utilisée contre l’Allemagne sur la question d’Alsace-Lorraine.
Certains auteurs font appel à un renforcement de l’émigration européenne pour créer une « plus grande France », ceci à travers une description d’une Afrique du Nord proche du sud de l’Europe et en décrivant la « générosité » de la politique de naturalisation.
Parallèlement, la distinction entre Arabes et Berbères, représentation très présente sur toute la période connaît une évolution très significative. Jusqu’à la première guerre mondiale, elle semble avoir pour fonction de montrer la possibilité d’une intégration de la partie kabyle de la population autochtone. Dans l’entre-deux guerres, cette distinction devient plus neutre alors que les justifications de la colonisation disparaissent. Par contre des doutes sérieux apparaissent chez certains auteurs sur les chances d’intégration, notamment à cause du « fanatisme » supposé de la religion musulmane. La présentation de l’Algérie devient souvent moins favorable et certaines erreurs d’administration sont même évoquées alors que Tunisie et Maroc, à la population majoritairement berbère sont mis en valeur.

Enfin, après guerre, le discours sur l’intégration disparaît et est même contesté par certains auteurs qui prônent « l’association » (à la suite de la constitution de la quatrième République). On voit alors se développer deux types de représentations apparues dans les années trente : celles qui représentent le mode de vie traditionnel (agriculture, artisanat, religion) auxquelles sont très souvent opposées les représentations de ce qu’a apporté la civilisation européenne. Très rarement et très tardivement certains aspects de la civilisation musulmane sont mis en valeur (architecture). Beaucoup plus souvent, la comparaison (qui porte en particulier sur l’aspect des villes ou le développement agricole) tend à valoriser « l’œuvre européenne ». Un discours-bilan fait l’inventaire tous les aspects positifs de la colonisation (santé, développement économique), et à situer celle-ci dans la continuité historique de l’occupation romaine. L’antériorité de la présence romaine sur la conquête arabe tend à présenter la colonisation comme un retour à une période « bénie » de développement et de civilisation (ruines romaines), l’occupation arabe étant alors une « malheureuse » parenthèse de pauvreté et d’obscurantisme. Dans les années soixante, à l’exception d’Y.Lacoste, qui est aussi le seul auteur de ce corpus à évoquer la période pré-coloniale, les difficultés de la période post-coloniale sont décrites sans que les causes en soient recherchées dans la période coloniale ou dans le processus de décolonisation. Celui-ci n’est d’ailleurs abordé qu’en termes évasifs, sur un plan essentiellement juridique.
Sur la question coloniale, les cartes sont peu nombreuses. Elles permettent de montrer l'appartenance du Maghreb au même ensemble physique que l'Europe du Sud et sa séparation avec le reste de l'Afrique. Après la seconde guerre mondiale, elles concernent aussi les différentes populations (Arabes, Berbères, Européens) et leurs modes de vie (éleveurs nomades ou semi-nomades, agriculteurs sédentaires traditionnels ou modernes, citadins).
En revanche, les textes et les photographies sont abondamment utilisés. Les photographies le sont tout d'abord pour de rares portraits des populations locales. Elles se développent après la seconde guerre mondiale, et comparent les modes de vie autochtone (agriculture primitive et quartier urbains sombres et sinueux) et européens (agriculture moderne et quartier urbains clairs et rectilignes).

Les représentations de l’intégration européenne de la France

Concernant les représentations de l’avenir de la Nation France dans le cadre européen, il est intéressant de noter que les partisans de la chorématique, même s’ils affirment, souvent implicitement comme on l’a vu, la supériorité de leur démarche sur la géographie traditionnelle, se situe dans la lignée de cette recherche de scientificité, qu’ils poussent parfois jusqu’à la caricature.
Ils prônent un « déchiffrement du monde »  à travers l’alphabet des chorèmes, comme si l’espace géographique était une stèle égyptienne dont il suffirait de décrypter les hiéroglyphes. Ils affirment ainsi, avec assurance l’existence de la « Mégalopole européenne », de « l’Arc atlantique », de « l’Arc méditerranéen », de la « Diagonale du vide ». Par ailleurs, les partisans de la chorématique procèdent aussi à une réduction du champ de la géographie, puisque c’est cette fois-ci toute la géographie physique qui disparaît de leurs représentations et même de leur démarche très centrée sur l’économie. Ce discours affirmatif et à sens unique (textes et représentations puisés chez les mêmes auteurs) est particulièrement présent dans les manuels de première de 1997.
Or, la montée en puissance des références chorématiques s’est produite depuis vingt ans de manière assez parallèle à une « régionalisation » et une « européanisation » de la vie politique française et du processus de décision concernant la vie quotidienne des Français (éducation, transport, environnement, aménagement et action économique). L’apparition, dans cette période, des premières élections européennes et régionales, la création d’un exécutif régional, l’élargissement du champ d’action européen ont créé un débat politique sur ces questions et de nouveaux circuits de décision qui l’un comme l’autre ont suscité l’apparition de nouvelles représentations comme la « mégalopole », ou les « euro-régions ».

À partir de ce moment, celles-ci prennent un fort contenu géopolitique, puisqu’il y est question de rivalités de pouvoir (entre Union européenne, pouvoir régional et pouvoir national) sur des territoires (l’espace régional principalement) qui se manifestent à travers des représentations contradictoires destinées à alimenter un débat ou un processus de décision politiques.
L’utilisation conjointe de ces représentations par les auteurs des manuels et par les pouvoirs régionaux, même si les premiers raillent quelquefois (comme le fait R. Brunet dans Le territoire dans les turbulences ), le caractère simpliste des représentations politiques basées sur leurs propres travaux, montrent bien l’implication de ces représentations dans le débat politique et explique l’enjeu qu’il y a à les enseigner aux futurs citoyens. Ces représentations ont en effet pour but de miner une autre représentation, celle de la Nation en montrant son caractère dépassé, étroit, égoïste, et même nocif pour l’avenir. 
Ce qui est grave, c’est la rareté, jusqu’à ces dernières années, de discours alternatifs qui présentent ces représentations comme des vérités incontestables. La simple étude comparative de la présentation de la « mégalopole » dans les différents manuels montre pourtant son « irréalité » et la relation étroite entre son étendue géographique et l’argument qu’elle est censée appuyer. De la même manière, l’étude des représentations transfrontalières (comme « l’Arc atlantique ») montre le caractère très « utilitaire » (la recherche de subventions européennes) de ces représentations qui donnent pourtant quelquefois lieu à un discours lyrique.
Ce thème de l’avenir de la Nation France dans le cadre européen, apparu dans les années soixante à la suite des prémices de la construction européenne et alors que la période coloniale s’achève, constitue un cadre qui va permettre aux auteurs de continuer à tenir un discours sur le maintien de la puissance française au niveau mondial. Ainsi, la France peut continuer à se représenter non pas comme une simple puissance moyenne bornée par ses frontières réduites, mais comme une puissance de rang mondial.

De la même manière que le discours colonial avait permis à la France de se projeter vers un « avenir radieux » alors même qu’elle se voyait amputée et défaite sur le théâtre européen, le discours sur l’Europe lui permet de ne pas réduire son horizon, alors qu’elle se voit obligée d’abandonner l’idée d’une « plus grande France » hors de ses frontières étriquées. Mais, à l’inverse des deux autres questions qui glorifient la Nation France, elle va être l’occasion d’une remise en cause de l’idée même de Nation française.
Par ailleurs, contrairement aux colonies et à l’Alsace-Lorraine, la construction d’un discours scolaire sur l’intégration européenne de la France va être très progressive. Elle est largement rythmée par les étapes de la construction européenne et de ses élargissements. Il est très marginal et uniquement économique jusqu’au premier élargissement de la Communauté Économique Européenne et la disparition des colonies dans les manuels (de la fin des années soixante au début des années soixante-dix). Dans les années soixante-dix et jusqu’au milieu des années quatre-vingt, il va passer d’un discours essentiellement juridique à une présentation plus politique avec l’apparition des élections européennes et le développement des politiques européennes (et leur contestation). Avec l’élargissement à douze vers le Sud (1986) et l’apparition de l’Union Européenne (1993), certaines réticences se font jour et on constate un retour des représentations traditionnelles de la Nation France. Parallèlement, la mise en perspective européenne des régions françaises se traduit par la généralisation d’un discours transnational, souvent construit sur des représentations chorématiques.
Le thème européen est celui qui mêle le plus étroitement carte, photographies, et textes avec une certaine constance (sans doute, en partie, parce qu’il est le plus récent et est traité par des manuels iconographiquement riches). Toutefois, on note un développement de l’outil cartographique à la fin des années quatre-vingt lorsque se développent les représentations chorématiques et les références à l’Europe dans le traitement des régions.

Des représentations qui conditionnent fortement la conception qu’aura le futur citoyen de sa nation et de son avenir.

Toutes ces représentations scolaires de la Nation France, très liées au contexte de leur époque, relayent généralement le consensus dominant. Toutefois, à chaque période, si on constate une relative homogénéité des auteurs qui adoptent souvent des arguments voisins en les dosant simplement de manière différente, on perçoit, à travers les nuances entre auteurs, les débats et les doutes de la société française sur la question. Mais cela s’exprime de manière très atténuée, les auteurs évitant d’évoquer les questions trop « chaudes » (mais c’est une caractéristique courante des programmes scolaires), et maniant souvent l’euphémisme. Derrière cet apparent détachement de l’actualité et un discours affirmatif s’impose une vérité unique, consensuelle  liée aux préférences de l’auteur.
Car les représentations véhiculées, presque toujours à sens unique et implicites, ont un rôle éminent civique puisqu’elles contribuent fortement à la formation des futurs citoyens français, sur une question aussi centrale pour l’avenir d’une nation que celui de l’attachement qu’on porte à un mode de vie, la familiarité qu’on se crée avec le territoire où l’on vit, les solidarités qu’on établit et auxquelles on adhère, les images de l’autre qui guident les comportements. Or, on a assez vu dans les années récentes, que l’attachement à ce qu’on considère comme « son » territoire, que les solidarités avec ceux qu’on perçoit comme membre de « sa » nation, basées sur une histoire réelle ou fantasmatique, sur des représentations ou des valeurs communes (parmi lesquels souvent la religion et la langue) sont les moteurs les plus puissants de l’action des hommes.
Or, cette puissance tient au fait que ces motivations paraissent naturelles et supérieures à toutes les autres, ce qui justifie d’avance les actes commis en leur nom, par le simple fait qu’elles ont été enseignées dès le plus jeune âge, et sans le recul critique qu’apporterait une présentation plus dialectique.

02/06/2010

Conclusion : l’évolution du discours sur l’Europe

Si le discours géographique scolaire sur l’Europe a commencé par traiter cette question comme une question extérieure, essentiellement économique, dans les années soixante et soixante-dix, elle constitue depuis les années quatre-vingt-dix, et singulièrement dans les dernières éditions des manuels de collège et de lycée, l’angle privilégié sous lequel est abordé l’identité nationale (« la France, une nation européenne »).

Mais plus encore, le rapport à l’Europe, s’insinue progressivement dans le traitement des régions françaises, dont certaines sont même envisagées avant tout comme des « euro-régions ». Ainsi deux représentations, considérées comme « vitales » pour l’avenir des régions, sont omniprésentes dans les chapitres régionaux : leur situation géographique et même quelquefois « géométrique » (sur quel axe  « majeur » ou arc « dynamique », ou sur quelle diagonale « aride »  est-elle ?) par rapport à la « mégalopole », leur ouverture sur l’Union européenne (manière académique de parler de leur activisme dans la recherche de subventions européennes) qui s’exprime le plus souvent dans des projets transfrontaliers de développement économique. Cette transformation de la France en « nation européenne » s’est effectuée, essentiellement au cours des années quatre-vingt.

Parallèlement, certains auteurs réaffirment, à la fin des années quatre-vingt, les caractéristiques de l’identité française, en s’appuyant souvent sur le discours classique de la géographie scolaire d’une France, « isthme européen », « résumé de l’Europe », « terre de contacts et d’échanges » entre l’Europe du Nord et l’Europe du Sud, entre le monde germanique et le monde romain, « Nation aux cent peuples » à l’extrémité du continent où ont abouti beaucoup d’invasions.
Sa géographie et son histoire expliqueraient ainsi son ouverture naturelle sur l’extérieur, sa diversité humaine et physique et justifieraient, son rôle éminent en Europe.

À l’inverse, un autre discours, exclusivement économique, et sous forte influence chorématique, a été développé essentiellement entre 1992 et 1997, avant de connaître un certain déclin à partir de 1998.
Ce discours présente l’avenir comme essentiellement soumis à la capacité de chacune des régions à « s’accrocher au train européen ». Il ne s’agit d’ailleurs plus, à proprement parler, de l’avenir de la Nation France, car le « salut » n’a justement plus rien de national, mais s’apparente plutôt à un « sauve qui peut » régional. Le cadre national apparaît alors plus comme une contrainte héritée du passé et destinée à disparaître du fait de son obsolescence. On parle souvent alors des « égoïsmes nationaux », comme si la construction européenne s’apparentait à une marque de générosité envers les autres nations européennes. C’est, pour le moins, une vision angélique, car si l’idée d’une Europe unie a pu correspondre à une volonté de paix et d’ouverture chez certains de ses artisans, la construction européenne et l’ouverture européenne des régions apparaissent souvent comme une volonté de certains dirigeants européens et de certaines régions riches de s’affranchir des solidarités qu’imposent l’idée de Nation.

Par ailleurs la chorématique, qui base son raisonnement sur l’existence de lois de l’espace, privilégie les acteurs économiques au détriment des acteurs politiques et sociaux, et focalise l’espace sur des « arcs dynamiques » et des « axes majeurs » marginalisant, du fait du fonctionnement libéral de l’économie, les « diagonales arides » ou les « marges isolées ». Elle assure ainsi la diffusion des conceptions libérales de la société et du monde et la dissolution du lien national en marginalisant le rôle du pouvoir politique national. Pour ce faire, elle minimise l’importance de Paris pour l’avenir, tout en « diabolisant » son rôle passé. Le territoire français apparaît comme en marge de la « zone vitale » de l’Europe. S’ajoute ainsi un « argument géographique » (ou tout au moins géométrique) au discours récurent sur le déclin de la France, basé jusqu’alors sur des explications historiques.
Cette démarche semble toutefois connaître un certain essoufflement dans les manuels de quatrième de 1998 et plus encore dans les manuels de troisième de 1999, après une apothéose dans les manuels de première de 1997.

Parallèlement, on peut noter l’apparition, de manière encore limitée, dans le dernier chapitre des manuels de troisième de 1999, d’une présentation « géopolitique » de l’évolution de la puissance française. Le cadre européen y apparaît comme le nouveau terrain d’expression obligé de la puissance française, réduite par deux guerres mondiales et la perte de son empire à celui d’une d’un pays de taille moyenne à l’échelle du monde. Toutefois, les dirigeants français entendent bien ne pas limiter le rôle de la France au cadre européen malgré la taille réduite de son territoire ou l’importance toute relative de sa population. Parallèlement à sa politique européenne, l’État français cherche aussi à maintenir son influence en Afrique, à user de son poids dans les instances internationales (ONU, G7 en autres), et envisage essentiellement l’Union Européenne comme une « caisse de résonance », ce qui agace souvent ses partenaires.

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29/05/2010

Les manuels de troisième de 1999 : un contenu plus « géopolitique » ? (2)

La France, une nation européenne à vocation mondiale ?

C’est ce chapitre qui exprime le plus la nouveauté des manuels de troisième de 1999, par son contenu assez « géopolitique », au sens traditionnel de tout ce qui touche à la puissance d’une nation dans un contexte international. Les deux guerres mondiales et la décolonisation ont eu pour effet de remettre en causes les fondements de la puissance française, qui courait ainsi le risque d’être réduite à la taille de son territoire et à l’importance de sa population. Sur cette question « préoccupante » pour une nation habituée à la puissance et à la grandeur, les manuels se divisent entre ceux qui considèrent que la France doit réduire ses ambitions et ceux qui considèrent qu’elle conserve un statut particulier dans le monde.

Le poids « secondaire » d’une « puissance moyenne » qui « n’a plus les moyens de jouer seul un rôle d’arbitre ».

Dans le dernier chapitre (« la France, puissance européenne et mondiale ») du manuel Magnard, les auteurs s’interrogent sur le statut de grande puissance de la France.
Il développe l’idée que la décolonisation lui a fait perdre ce statut mais que l’intégration européenne lui permet de maintenir des « ambitions de puissance moyenne ». Dans cette perspective, l’histoire de la politique étrangère de la France, ces quarante ans dernières années, serait celle d’une mutation très progressive et non avouée. Car parallèlement à son intégration européenne, la France tente de maintenir sa présence mondiale par des moyens militaires, économiques et culturels (qui sont illustrés par des cartes et une photographie dans la leçon 1). Selon le mot du Général De Gaulle dans ces mémoires de guerre, « la France ne peut être la France sans la grandeur » .
La partie sue l’Union européenne du manuel Hatier se conclut par un chapitre prospectif (« Des défis pour demain ») sur :
- l’inexistence politique de l’Europe : absence d’État, de législation fiscale et sociale, de politique étrangère et d’armée communes.
- les difficultés de l’union politique qui « touche à la souveraineté des nations ».
- le défi de l’élargissement.
La partie sur la France, est introduite par deux images montrant deux visions de la nation française (passation de pouvoir entre F. Mitterrand et J. Chirac, rassemblement populaire lors de la coupe du monde de football) et deux paysages présentant un aspect traditionnel et un aspect moderne de la France (le vignoble bordelais, le quartier d’affaires de la Défense).
Enfin le dernier chapitre du manuel, traite selon le programme officiel de la puissance française. Comme dans les autres manuels, il débute par une leçon introductive historique qui montre le passage de la France d’une puissance impériale à une puissance européenne. La double nature de la politique française est illustrée par des photographies d’un sommet franco-africain et du Conseil européen. Des textes et des photographies illustrent le rapprochement franco-allemand entre la rencontre De Gaulle-Adenauer de 1962 et celle Mitterrand-Kohl de 1984 qui se manifeste dans l’évolution de l’attitude des dirigeants français et allemands. Malgré son contenu historique, cette leçon est considérée comme appartenant à la partie géographique du manuel.
La leçon suivante montre les limites de la puissance française et surtout sa régression :
- puissance culturelle (langue et art de vivre) menacée par la culture américaine,
- puissance politique à l’image positive sur la scène internationale (défense des doits de l’homme) mais qui « n’a plus les moyens de jouer seule un rôle d’arbitre » même dans ses anciennes colonies,
- tradition d’accueil mise à mal par la crise économique.
La dernière leçon développe un aspect de sa puissance et son attractivité économique : son attrait touristique. Ses atouts sont décrits comme d’ordre géographique : variété des paysages et des climats, situation centrale Europe de l’Ouest, accès facile grâce à un réseau moderne. Ils tiennent aussi à sa richesse culturelle et architecturale. L’importance et la variété du tourisme sont développées mais aussi, fait plus rare, ses aspects négatifs (dégradation de l’environnement, emplois peu qualifiés).

Le manuel Bordas est rédigé par une équipe parisienne composée principalement de professeurs agrégés, principalement de collège, mais aussi de lycée, et d’université. Cette équipe parisienne est dirigée par un professeur de l’Université Paris XIII (G.Hugonie). Le but de la géographie, selon les auteurs, est, très traditionnellement, de constater et de comprendre la répartition des hommes et de leur activité.
Les auteurs débutent le dernier chapitre historico-géographique (« La France, puissance européenne et mondiale »), par une carte de la France dans le monde qui figurent les anciennes possessions françaises et la France d’aujourd’hui.
La première leçon, historique, trace la situation de la France dans le monde au lendemain de la guerre. L’engagement européen n’y est pas évoqué. De manière inhabituelle, la décolonisation est considérée comme un facteur positif pour l’audience de la France dans le monde. Les auteurs considèrent pour conclure que « le poids de la France dans les affaires internationales reste secondaire ».
La deuxième leçon, également historique, traite du « rôle de la France en Europe ». Elle insiste sur les limites de la puissance française. Elle dit explicitement ce que les autres manuels suggéraient : « la France hésite encore à choisir entre son indépendance nationale et une Europe unie politiquement et militairement ».
La troisième leçon (« la France en Europe ») traite de l’influence sur la France de l’intégration européenne. L’accent est surtout mis sur l’économie, mais son rôle central entre Europe du Sud et Europe du Nord en fait, selon les auteurs, un « nœud de communication majeur » en Europe (illustré par une carte). L’ambiguïté de sa politique est mise en avant dans la persistance d’une pratique basée sur la conception d’une « exception française » parallèlement à un discours sur l’extension de la coopération européenne.
Un dossier (« des Européens en France et des Français en Europe ») traite du mélange des peuples européens.
La quatrième leçon aborde « la place de la France dans le monde ». Elle est considérée comme « attirante » pour diversement raisons curieusement mêlées : ses richesses touristiques, ses produits de luxe, ses traditions culinaires, mais aussi pour sa réputation de « patrie des droits de l’homme » qui a attiré de longue date une immigration importante. Ces deux aspects sont illustrés par deux documents : le premier illustre son impact touristique en montrant, de manière paradoxale bien qu’assez logique, le parc Disneyland-Paris, le second illustre l’immigration ancienne par la photographie de l’équipe de France de football championne du monde.  Toutefois, malgré une présence mondiale, son influence est considérée comme « en déclin ». Le dossier montre un des terrains d’expression supposé de ce déclin (la francophonie).
Enfin, une dernière leçon pose clairement la question qui traverse la plupart des manuels de géographie depuis 120 ans : la France est-elle encore une grande puissance ? Comme dans les chapitres précédents, les auteurs ne cachent pas les limites (puissance financière encore modeste) et les conséquences négatives de l’ouverture sur le monde (augmentation des importations concurrençant l’industrie française). Sur le plan culturel, sa puissance mais aussi son recul ou ses insuffisances sont évoqués. En revanche, sa puissance politique (veto au conseil de sécurité de l’ONU), économique (participation au G7) et militaire (puissance nucléaire indépendante, opération de maintien de la paix) sont mises en valeur.

La France peut-elle garder un rôle spécifique dans le monde en dehors du contexte européen ?

Le manuel Hachette est rédigé par une équipe non parisienne, assez comparable à celle de quatrième, coordonnée par un agrégé de géographie (Ch.Bouvet) et composée presque entièrement de professeurs agrégés de lycée. Le chapitre 10 (« Géographie politique du monde actuel »), étudie le double mouvement de développement des conflits locaux et de tentatives d’organisation mondiale.
On y trouve un dossier sur « les frontières en Europe » composés d’éléments disparates : cartes de l’évolution des frontières depuis 1989, de l’éclatement de la Yougoslavie et du nuage de Tchernobyl, textes sur les relations transfrontalières entre Lorraine, Luxembourg et Allemagne, et sur les frontières et les migrations clandestines en Europe centrale. Les causes de conflits sont décrites comme économiques, sociales, culturelles (linguistiques ou religieuses), ou issus de l’effondrement du bloc communiste (renaissance des nationalismes et multiplication des États) et des frontières de la décolonisation. Le mot politique n’est pas employé.
On retrouve dans le chapitre 13 (La puissance de l’Union européenne), un dessin de Plantu (L’Europe d’hier et d’aujourd’hui), présent dans un manuel de quatrième, qui peut expliquer certaines réticences face à la construction européenne. On y voit des armées impériales (Empire romain, Empire napoléonien, troisième Reich) se servant de l’étendard européen pour développer leurs projets hégémoniques sur le continent. Face à cette méfiance, les auteurs cherchent des signes tangibles de l’existence de l’Europe : Ariane, espace de libre circulation de Schengen, Eurostar, cœur de l’Europe, mégalopole.
La quatrième partie sur la France est introduite par deux images fortes de la France : son influence culturelle (Le Louvre) et son modèle d’intégration (la victoire de l’équipe de France de football en 1998).
Dans la leçon 1 du chapitre 17 (modernisation ou décadence ?), les auteurs retracent l’histoire de la puissance française qui a assuré la diffusion de la langue française tout en donnant à la France le goût pour les affaires du monde, une réelle puissance mondiale grâce à son empire, mais aussi sa peur du déclin.
On retrouve ici l’interrogation fondamentale de la plupart des auteurs depuis la décolonisation: la France peut-elle garder un rôle spécifique dans le monde en dehors du cadre européen ? En effet, l’empire avait constitué, après 1870 et face à la montée de nouvelles puissances, la « bouée de sauvetage » de la grandeur française.

Sa disparition faisait courir le risque à la France de retomber dans les interrogations consécutives à la défaite de 1870. La réponse gaullienne fût triple :
- une politique de coopération étroite avec les anciennes colonies dont le but évident était de maintenir l’influence française dans cette partie du monde,
- pour appuyer ce premier objectif, une politique d’indépendance militaire, politique, économique vis-à-vis de la superpuissance américaine, complétée par le maintien d’un discours de grande puissance,
- enfin, une politique réaliste de coopération européenne.
On conçoit que, si ces divers objectifs peuvent se compléter s’ils s’équilibrent, ils peuvent aussi devenir contradictoires, en cas de rupture de l’équilibre.

Le dernier chapitre du manuel Bréal traite de « la France, puissance européenne et mondiale ». Son propos résume ce qui fait la trame de fond de l’enseignement de la géographie depuis les débuts de la République : quels sont les moyens dont dispose la France pour « asseoir son rôle international et pour maintenir son rang parmi les grandes nations ». Une première réponse est apportée par les documents présentés : une carte de la France comme zone de contact de l’Europe montrant son importance dans les transports européens, une carte de sa présence passée et présente dans le monde, une photographie du cœur historique de Paris pour illustrer une « culture attractive ».
La première leçon traite de la France comme « pilier de l’Union européenne », par son rôle politique dans la construction européenne (document sur l’association franco-allemande dans l’Eurocorps), son poids économique « de première importance » (document sur son rôle déterminant dans le programme Ariane), et sa position géographique centrale (document sur les eurorégions) qui la conduit à être fortement influencée dans son aménagement par la construction européenne.
La seconde leçon traite de son influence politique (rôle dans les organismes internationaux : ONU, UNESCO, OCDE, G8) et militaire (dissuasion nucléaire, présence mondiale), de son importance économique (excédents commerciaux, investissements français à l’étranger et étrangers en France), et de son ouverture sur le monde (contact avec l’Atlantique, la méditerranée et l’axe rhénan, empire).
Enfin la dernière leçon traite du « rayonnement de la culture française ». Son image de patrie des droits de l’homme et des Lumières fait d’elle un pays à forte tradition d’accueil et d’intégration qui donne à sa population une origine variée (photographie de l’équipe de France de football montrant le « creuset » français). Les richesses de son patrimoine architectural, sa variété géographique, la réputation de sa cuisine font d’elle la première destination touristique au monde (un texte et une carte l’illustrent). Enfin, l’image flatteuse de sa langue, de sa culture (photographie de Jules Verne, auteur le plus traduit) et de son art de vivre, contribue à maintenir son influence mondiale (photographie d’une enfant du Burkina Faso étudiant en français).

La France, une « grande puissance », parmi d’autres, qui « tient entre ses mains le destin du monde »

Le manuel Nathan est rédigé par une équipe parisienne de professeurs agrégés de collège et d’université, dirigée par un professeur agrégé du lycée Fénelon (J.Schleibling). Concernant l’Europe, le rôle primordial de la puissance allemande et de l’influence française est mis en avant, la Grande-Bretagne, l’Italie et le Bénélux s’y rajoutant pour constituer le « cœur économique » de l’Europe. Mais les auteurs s’interrogent sur le statut de réelle grande puissance de l’Europe (leçon 5), pour suggérer que le temps de la supranationalité européenne n’est pas venue.
La quatrième partie, dans son dernier chapitre sur la « puissance européenne et mondiale » de la France, se démarque de la neutralité de façade des textes d’introduction habituels. Sont notamment évoqués le « traumatisme » français lié à la « collaboration » du régime de Vichy, le « guêpier colonial », et la Révolution française (photographie du bicentenaire). L’évocation du politique (stabilité de la cinquième République, influence européenne) est inhabituelle. La France est considérée comme appartenant aux « grandes puissances qui tiennent dans leur main le destin du monde ». On dit ainsi que sa « position de puissance mondiale est reconnue », et l’on cite quelques institutions mondiales assez « fermées » auxquelles elle appartient (G7, FMI, Banque mondiale).
Son « rôle décisif » dans la construction européenne est mis en avant. L’impulsion gaulliste dans le « rétablissement de la puissance de la France » est valorisée : indépendance vis-à-vis des deux blocs, force nucléaire, sortie de l’OTAN.
L’image actuelle de la France insiste sur son « prestige international » de « patrie des droits de l’homme » mais aussi sur son poids politique international, sa liberté diplomatique, son identité culturelle.
À l’appui de cette identité, la leçon cite deux textes : l’un de Charles De Gaulle, l’autre de Max Gallo. Le premier insiste sur la « grandeur » et le « génie » de la « patrie » française, sur sa « destinée éminente et exceptionnelle » face aux faiblesses liées aux « ferments de dispersion que son peuple porte en lui-même ». Le second considère la France comme une « communauté de citoyens » acceptant les principes fondateurs de la Nation française. N’étant pas fondé sur la race, elle n’existe que par la volonté politique de ses membres d’être ensemble. On n’est ainsi pas français de naissance mais de « préférence », ce qui d’une certaine manière va à l’encontre, à la fois du droit du sang mais aussi du droit du sol. De plus, ce texte met l’accent sur le rôle que la France s’attribue comme « modèle des Nations » depuis la Révolution française. Dans ces deux textes, la géographie semble avoir pour rôle essentiel la description de la diversité du peuple et du territoire français, alors que l’histoire raconterait l’unité de la Nation. Il s’agit là d’une vision réductrice.
La troisième leçon (« la France sur la scène mondiale ») du dernier chapitre traite de l’influence française sur le monde, à travers des textes et des cartes. Au-delà de sa puissance économique, la France y est considérée comme une « puissance géopolitique », (le mot reste encore relativement rare) du fait de sa présence dans toutes les parties du monde, de sa puissance militaire (force nucléaire, coopération), de son influence dans les instances internationales. Enfin, son influence culturelle y est développée : langue officielle de nombreux États africains, langue de travail de certaines instances internationales, image positive de la culture (cinéma, mode) et de l’art de vivre français (gastronomie).

Les manuels de troisième confirment un certain déclin de la thématique chorématique, qui coïncide avec un contenu plus politique

Dans les manuels de troisième de 1999, le traitement géographique de la France est plus général, et plus rapide qu’en classe de quatrième ( 9 à 11 heures contre 16 à 19 heures) et surtout qu’en classe de première (28 à 35 heures). Ces manuels ne comportent pas d’étude régionale.
On y trouve donc peu de références aux « euro-régions » et significativement très peu de représentations de la « mégalopole européenne ». Celle-ci est remplacée par celle d’un « cœur de l’Europe » qui inclut la partie Est du territoire français. On note aussi l’insistance sur les « axes majeurs » de communication à l’échelle européenne, qui place la France au centre du réseau de communication européen.
Par ailleurs, l’éclairage historique (« la France depuis 1945 ») et l’étude de la puissance de la France («La France, puissance européenne et mondiale ») représente un retour du politique dans les manuels, qui, on peut le remarquer, suit de quelques années  le retour du thèmes de la Nation en France et dans le monde.
Le passage de la décolonisation à la construction européenne et la double politique de puissance de la France, y sont ainsi largement et clairement abordé dans une partie ou histoire et géographie se mêlent.
À ce propos, les manuels de quatrième et de troisième présentent, dans leur partie historique, de nombreux documents (photographies, gravures, textes) illustrant le contexte idéologique de l’ensemble de la période couvrant notre corpus. Ils abordent les débuts de la République, le rôle de l’École dans la formation des futurs citoyens, la perception coloniale du statut des territoires et des peuples indigènes, l’histoire de la construction européenne. Le passage de la période coloniale à la décolonisation puis de la décolonisation à l’intégration européenne.

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