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29/11/2009

Sur la « question d’Alsace-Lorraine », les dirigeants de la troisième République ont cherché à assurer la légitimité du nouveau régime en associant dans l’esprit des Français, la République et la défense de la Nation.

Avec l’amorce du développement économique et l’ébauche de la construction européenne, la description de l’Alsace-Lorraine devient principalement économique.

Il est assez significatif du rôle idéologique des manuels scolaires et de la nature géopolitique de la question d’Alsace-Lorraine, que celle-ci ne disparaisse totalement des manuels qu’au moment où les gouvernements français recommencent à se situer dans une perspective de coopération franco-allemande à dimension européenne. Sa persistance jusqu’aux années cinquante était déjà assez révélatrice d’une non-réconciliation franco-allemande dans l’entre deux guerres, alors même que l’Alsace-Lorraine avait été récupérée dès 1918.
La modification des thèmes privilégiés par les auteurs suivant les différentes périodes était aussi un indice de la fonction idéologique de cette question.
Ainsi pendant l’occupation, la glorification d’une « France bénie des Dieux », la référence lancinante à une Gaule mythique vers laquelle il faudrait tendre, le rappel insistant de la nécessité d’une défense puissante et d’une volonté sans faille sur la frontière « ouverte » de l’Est face à un ennemi « agressif », correspondaient à la soufFrance de la perte de l’Alsace-Lorraine que manifestait aussi la représentation cartographique ambiguë des territoires perdus.
La récupération de ces territoires fit disparaître certains thèmes. Toutefois, le développement d’autres thèmes déjà présents avant 1914, tel le caractère profondément français des populations d’Alsace-Lorraine ou la situation de marche-frontière de cette province, montrent la persistance d’une tension, ravivée par la troisième guerre franco-allemande en soixante-dix ans.
L’amorce de la disparition de la question d’Alsace-Lorraine dans les manuels scolaires coïncide avec l’ébauche du règlement du contentieux franco-allemand. Ainsi, les manuels du milieu des années cinquante marquent véritablement une rupture avec les manuels antérieurs. Même si certains éléments traditionnels de la description de l’Alsace-Lorraine sont encore présents, la passion a ici disparu en même temps que les termes militaires, les représentations cartographiques et photographiques de la frontière et de ses défenses.

Dans un manuel de troisième de 1954 (Éditions Ligel) rédigé par un ensemble de professeurs dont les noms ne sont pas précisés, on retrouve dans un article très court, les éléments traditionnels de description de la Lorraine : le caractère d'état tampon, l'état de guerre perpétuel qui a fait le Lorrain sérieux, travailleur et patriote, la frontière linguistique qui traverse la province.

De même, le manuel de première de J.-P. Moreau, Y. Pasquier et M. Ozouf (Éditions Nathan) de 1958 reprend des thèmes anciens. Ainsi, le vocabulaire militaire réapparaît, puisqu’on parle de « voies de passage pour le passage des armées »,de « nombreuses forteresses » et de « de champs de bataille ». On parle de nouveau du « patriotisme ardent » des Alsaciens et des Lorrains, des « brillants généraux » et des « ravages des guerres ». Les mots de « destin tragique » et de « courage » sont employés. La double origine, latine et germanique, qui se traduit dans la langue est aussi rappelée. On parle de la région du Nord-Est comme d’une « zone de contact entre civilisation latine et civilisation germanique » et d’un « grand carrefour qui n'a pas cessé d'être disputé à travers l'histoire ». On voit donc que l’ensemble des développements habituels est présent dans cet ouvrage de la fin des années cinquante, alors que l’Alsace et la Lorraine sont revenues à la France depuis près de quarante ans (même si la seconde guerre mondiale a ravivé les passions) et que cette question pourrait paraître avant tout historique. Il est fait appel, pour la première fois dans ce corpus, à La France de l’Est de P.Vidal de la Blache pour expliquer les nuances d’accents, de mœurs ou de caractéristiques physiques des populations. Les auteurs citent un passage de la France de l’Est afin d’appuyer leur description de cette « marche » dont l’existence est dominée par les « conflits généraux des Etats et des peuples ».
Les ensembles géographiques auxquels il est fait référence sont d’ailleurs plus vastes que la France et l’Allemagne, puisque qu’on parle de contact entre peuples « méditerranéens » et « nordiques ». L’affrontement entre Etats est aussi évoqué puisqu’on parle de rivalités entre « empires voisins » et des variations de la frontière « selon les vicissitudes de la politique et la fortune des armes ».
Surtout, plusieurs évolutions sont à noter. Dans le texte, les développements sur l’économie se multiplient. Ainsi, la région est présentée comme couverte d’usines et attirante pour la main-d’œuvre, notamment étrangère. Ce renouvellement des représentations vers des thèmes économiques est sensible, même si, dans ce domaine, les nouvelles représentations continuent à côtoyer les anciennes.
Il a fallu attendre l’ouverture européenne et la réconciliation franco-allemande pour que l’image de la région Est se modifie sensiblement. On pourrait trouver là, une preuve supplémentaire du caractère géopolitique des représentations géographiques scolaire de la France.
Avec les années soixante et soixante-dix, les anciennes représentations disparaissent totalement, manifestant ainsi que la question d’Alsace-Lorraine est réglée alors même que se produit la réconciliation franco-allemande et s’amorce véritablement la construction européenne. Avec la transformation économique de la France, une nouvelle image de l’Alsace-Lorraine apparaît qui transforme le thème traditionnel de la région de contacts (essentiellement guerriers jusqu’alors) en région d’échanges (essentiellement économiques).
Le mouvement vers la géographie économique va se développer dans l’ensemble des manuels, en particulier à travers le renouvellement de l’iconographie cartographique et photographique. Ainsi, aux représentations de la frontière et de ses défenses vont succéder des représentations économiques (notamment pour la Lorraine). Cette mutation de la géographie s’amorce au moment où une nouvelle économie se met en place au niveau mondial et où la France entame une véritable mutation économique et sociale. L’euphorie provoquée par le développement économique rapide, la forte progression du niveau de vie et la modernisation accélérée du mode de vie vont, pour un temps, faire passer au second plan les questions politiques, tout au moins dans les manuels.
Le discours patriotique sur la Nation française va, en fait, s’incarner tout entier dans la personne du Général De Gaulle. Ce mouvement s’explique par plusieurs raisons. Tout d’abord, le rôle historique de celui-ci dans la libération de la France et le discours qu’il tient depuis le 18 juin 1940 vont faciliter cette assimilation : « De Gaulle c’est la France ». Par ailleurs, une partie du corps enseignant va se sentir ainsi déchargé de l’obligation de tenir ce discours, alors même que les menaces extérieures s’éloignent de la France, que le temps est à la réconciliation franco-allemande, et qu’elle a à sa disposition un discours de rechange sur le développement de la puissance économique de la France. Enfin, les enseignants de gauche vont, pour une partie d’entre eux, devenir anti-colonialistes, internationalistes et anti-étatiques. Ils vont alors massivement rejeter le discours sur la Nation, au profit d’un discours sur la libération des peuples et sur les inégalités économiques et sociales.
Cela dit, les représentations scolaires de la France qui sont données dans cette période, n’en sont pas moins très porteuses d’un patriotisme latent, même si le ton change. La France est alors un pays qui retrouve sa puissance, en modernisant son économie, en retrouvant son indépendance militaire, en améliorant le niveau de vie de ses habitants, en s’engageant dans des paris technologiques. L’iconographie de cette période est éloquente dans ce domaine : on trouve ainsi des images de l’avion Caravelle, de l’Aéroport d’Orly, de nombreuses images d’usines ou de nouveau produit de consommation. Toutefois, si le discours patriotique devient implicite et si en particulier les références au passé de la Lorraine deviennent rarissimes, surtout par rapport à l’importance du corpus d’observation sur cette période, elles ne sont pas complètement absentes ni inintéressantes, comme on va le voir dans deux derniers manuels présentés. Le mot de « carrefour » entre l’Est et l’Ouest, le Nord et le Sud, commence à être employé. On insiste sur la richesse industrielle qui est comparée à celle de l’Allemagne Rhénane, signe que l’Allemagne commence à jouer un rôle de référence dans ce domaine. La persévérance de la population vient remplacer le patriotisme antérieur. De manière traditionnelle, le dynamisme démographique est présenté comme un facteur de force, économique et non plus militaire.
La perspective européenne commence à éclairer d'un jour nouveau son destin. On voit même apparaître encore très marginalement les thèmes du « cœur de l’Europe » et de « coopération transfrontalière » que l’on retrouvera omniprésents dans les derniers manuels de première (1997), comme nous le dans la troisième partie. Dans cette optique, le Nord-est se retrouve au centre d’une « Europe axée sur le Rhin ». Le travail de nombreux Alsaciens Lorrains en Allemagne, l’existence de complexes industriels transfrontaliers sont vus comme des facteurs d’unité de ces « régions jadis écartelées ». Toutefois, même si cela devient l’exception et non plus la règle comme précédemment, on retrouve les mêmes éléments traditionnels présents dans tous les manuels jusque dans la fin des années cinquante : marche frontière entre monde latin et monde germanique, ravages de la guerre, patriotisme, fortifications.

C’est par exemple le cas d’un manuel de première de 1973 (Éditions Belin) rédigé par deux professeurs agrégés (V.Prévot et W. Diville) avec la collaboration de deux universitaires de la faculté d’Aix-en-Provence (H. Isnard et L. Pierrein).
On notera, toutefois, des transformations dans le traitement de ces questions.Ainsi, l’annexion à la couronne de France est décrite comme le fruit d’un « long et patient effort ». D’ailleurs, on nous précise que ce processus a duré deux siècles, tout en nous rappelant le grand nombre de guerres et la grande variété d’époque des fortifications. Certes, la référence est rapide et le ton mesuré, mais on va jusqu’à rappeler l’intégration au second Reich entre 1871 et 1918. Les anciennes craintes ressurgissent de temps à autre puisque les auteurs craignent les effets centrifuges d’une Europe Rhénane dynamique sur une Alsace et Lorraine mal aménagée. De la même manière en 1997, les auteurs craindront que le déplacement vers l’est du cœur de l’Europe ne marginalise la France. On passe donc d’une crainte de conquête guerrière brutale à une colonisation économique plus insidieuse. L’Allemagne passe ainsi du statut de puissance ennemie militairement agressive à celui de puissance économiquement menaçante. Même si elle change de forme, la peur de la domination allemande est encore présente dans la représentation française de l’Allemagne.
Un manuel de première de 1988 (Bordas) sous la direction d’A.Frémont avec des professeurs agrégés de lycée (R.Denizeau,G.Grimaud,B.Perrier) et des maîtres de conférences de l’Université Paris X-Nanterre (F.Beaucire,G.Harend,Th.Rouyrès) présente aussi des éléments traditionnels. Ils sont tirés du deuxième chapitre de la partie sur la France de l’Est («  Les régions du Nord et de l’Est »).
Ainsi, dans le premier texte sur la Lorraine, le caractère disputé de cette région, son partage linguistique, sa position frontalière, sont évoqués d’emblée. On insiste d’abord sur son caractère de région historique ne s’appuyant sur aucun obstacle naturel, notamment en rappelant l’existence de la Lotharingie. Son caractère est expliqué par sa position frontière. Les conséquences politiques internes des fluctuations de celle-ci et en particulier de l’annexion de 1871-1918 sont mentionnées (existence de deux métropoles concurrentes). Enfin et surtout, pour les auteurs, sa position géographique particulière a eu des conséquences néfastes pour son développement économique au moment où d’autres grandes régions industrielles se formaient en Europe.
A l’inverse de la Lorraine, l’homogénéité notamment naturelle de l’Alsace est affirmée et même considérée comme l’une des plus fortes en France. Toutefois, les auteurs ne manquent pas de rappeler que le « puissant sentiment régional » s’appuie sur « une histoire mouvementée ». Cette identité se manifeste nettement dans les paysages et dans la langue. On trouve ici réunis deux éléments importants qui fondent une nation : une histoire commune mouvementée qui cimente l’unité, une langue propre qui manifeste une particularité. Cet élément est important, car ce qui fait la différence fondamentale avec les textes antérieurs, c’est justement l’absence de toute référence au sentiment national parallèlement à ce sentiment régional fort. La particularité alsacienne est développée par l’étude des grandes villes qui montre le rôle joué par les protestants dans le développement économique et le rayonnement de la région. Le texte se conclut sur une référence à la nouvelle situation de l’Alsace dans un cadre européen.
Les documents choisis pour terminer cette partie sur l’Alsace-Lorraine sont tirés du chapitre introductif de la partie sur la France de l’Est («  La France contrastée »). Ils en constituent la deuxième leçon.
Ces documents mettent l’accent, comme le faisaient les textes du début de notre période, sur l’importance de la géographie physique. Ainsi, le premier paragraphe oppose de nouveau la «  frontière artificielle » de la Mer du Nord au Rhin aux « axes naturels de communication » que seraient l’Escaut, la Meuse et la Moselle. La frontière n’est artificielle que jusqu’au Rhin, celui-ci constituant une frontière naturelle à l’Alsace. L’une des caractéristiques intéressantes d’une telle frontière semble être, pour les auteurs, le fait qu’elle concentre les possibilités de passage à quelques points « stratégiques » (cols et ponts) permettant un contrôle plus aisé de la frontière. De telles représentations peuvent surprendre à l’époque des transports à grande vitesse, de l’arme atomique, des satellites espions, des missiles intercontinentaux, et de la primauté des bombardements aériens.
Le rôle du relief en particulier est mis en avant dans deux cartes.
Dans la première, la frontière de l’Alsace-Lorraine apparaît très nettement comme une trouée béante face à l’Allemagne, entre deux masses de «  relief élevé » curieusement mises sur le même plan (les Alpes et les Ardennes), alors que les Vosges apparaissent à peine.
De même la carte sur les conséquences de la première guerre mondiale où apparaissent les fronts du 15/9/1914, l’avancée maximale des allemands, et les frontières de 1871-1914 et actuelles, laisse apparaître le relief.
Le rôle de la position frontalière est exposé dans un texte et dans une carte.
Un texte présente d’abord l’instabilité frontalière comme un handicap pour l’industrialisation de la Lorraine, alors que la proximité d’une frontière stable a, au contraire, été un élément favorable dans le Nord et dans le Jura. Le texte se conclut par l’influence de « l’effacement des frontières » sur la région. Notamment les tendances centrifuges liées à la puissance économique de Karlsruhe, Sarrebruck, Fribourg qui provoquent des migrations journalières.
La dernière carte sur les grands axes de communication présente indirectement la frontière d’une manière assez curieuse. Tout d’abord, Celle-ci semble passer simultanément par Genève, Bâle, puis dans sa partie nord par Sarrebruck. Surtout, elle disparaît entre Sarrebruck et Strasbourg et semble ainsi illustrer l’idée d’effacement des frontières, et d’ouverture vers l’Europe.

Sur la « question d’Alsace-Lorraine », les dirigeants de la troisième République ont cherché à assurer la légitimité du nouveau régime en associant dans l’esprit des Français, la République et la défense de la Nation.

On sait que dans ce projet politique, l’enseignement était un enjeu d’importance stratégique. Les différentes lois tendant à rendre cet enseignement gratuit et obligatoire étaient à l’évidence faites pour développer la scolarisation de la population, pour des raisons d’intérêt national, un « peuple ignorant » étant « incapable de mener à bien ses affaires » . Ainsi, la France pourrait « devenir, par l’instruction et l’éducation de ses enfants, la nation la plus instruite et la meilleure de tout le monde civilisé ».
Mais elles étaient aussi faites pour donner au gouvernement un moyen efficace pour faire passer dans le plus petit village, son message républicain, afin de faire des petits Français « de bons pères de famille et de bons citoyens » et des plus doués d’entre eux des « savants » éventuellement au service de la « défense nationale ».
Encore fallait-il pour cela, au-delà de la généralisation de la scolarisation, contrôler cet outil.
C’est pour cette raison qu’une laïcisation de l’enseignement est également nécessaire, l’Église, adversaire de poids de la République, étant très largement en charge de l’enseignement jusqu’alors. Car elle aussi avait compris depuis longtemps que le contrôle du savoir est une des clés du pouvoir ou de son contrôle.

L’un des moyens les plus à même de développer chez les jeunes Français une conscience nationale républicaine était, à l’évidence, la présentation de la question d’Alsace-Lorraine dans les manuels d’histoire mais aussi de géographie, dans le contexte patriotique de la perte d’une partie du territoire national.
On sait que l’enseignement associé de ces deux matières, dès l’école primaire, est une spécificité française.
Cela tient en partie au développement de la géographie universitaire sous la puissante protection des historiens, mais la fonction éminemment géopolitique de cet enseignement n’y est sans doute pas étrangère, non plus.
L’histoire était là pour raconter l’éveil d’une conscience nationale dans le peuple français et pour rappeler les moments importants de la grandeur française.
La géographie était en quelque sorte là pour donner corps à cette Nation France, pour en imposer l’évidence à travers la description du territoire français, de sa construction, de ses spécificités physiques et humaines.

Jusque dans les années cinquante, une affirmation ferme, acerbe et quelquefois agressive des « droits français » sur ces territoires

Les développements sur l’origine des peuples du Nord-Est du manuel de première de M.Fallex, A.Gibert et A.Mairey (Éditions Delagrave, 1930) rappelle leur nature celtique. À cette occasion, la primeur est donnée à l’histoire sur la géographie humaine. Ce qui compte fondamentalement pour les auteurs, c’est que l’Alsace ait été « habitée depuis les temps les plus reculés par les Celtes » puis « romanisée comme le reste de la Gaule », et surtout qu’elle ait « gardé à travers les âges, malgré bien des vicissitudes politiques, le même fond celtique de population et la même forme latine de civilisation ».
Le caractère « capricieux » et « artificiel » de l’histoire est ensuite développé, à travers la description des « vicissitudes politiques » qui provoquèrent les intégrations successives de cette région à la France et à l'Allemagne.
On y rappelle qu'elle fut incorporée à la monarchie franque jusqu'au IXe siècle avant d'être « rattachée par la violence à la Germanie ». Sans doute doit-on voir dans cette dernière expression une allusion transparente à l’annexion de 1871 dont le caractère « brutal » sera évoqué dans la suite du texte. Visiblement, pour les auteurs, l’Allemand reste le barbare de l’Antiquité.
Le caractère fondamentalement français de l’Alsace est développé, et les huit siècles d’occupation allemande semblent, pour les auteurs, avoir « glissés » sur la société alsacienne. Ainsi seul son retour à la France en 1681 lui donna la « pleine conscience de sa nationalité ».
Le caractère naturellement bienfaisant de la Nation française semble s’exprimer dans le fait que les Alsaciens acceptèrent de sacrifier leur « particularisme provincial » pour « se mêler intimement et avec joie à la vie française qui était la leur ». Par la suite, l’appartenance à la Nation française s’est confirmée, selon cette description, sans aucun état d’âme.
Ainsi pendant l’annexion, la revendication du « droit invariable de redevenir membre de la famille française » fut « inlassable », « l'élan irrésistible », « l'enthousiasme unanime » pour reprendre leur « place au foyer commun ». Les « détails » de l’histoire que sont les tentations autonomistes d’une partie de la société alsacienne sont ici totalement passés sous le silence.
Les traces linguistiques de ces fluctuations historiques, et les « preuves » de l’antériorité de l’identité française sont recherchées dans l'ancienneté et la fréquence des désinences romanes par comparaison avec les désinences germaniques plus récentes et « concentrées » ou « localisées ».
L’attachement à la France et la « perfidie » de l’occupant sont relevés dans l'évolution de la population après 1870 qui est décrite comme un « double mouvement d'exode et d'immigration ».Par leur « exode », les Alsaciens montrent leur attachement à la France, pendant que les Allemands cherchent à « s'insinuer dans la société indigène sans réussir à la pénétrer ».
La description des traits généraux de caractère de l'Alsacien est intéressante. Elle révèle un peuple mêlant des traits supposés « français » et d’autres plus « allemands ». Dans la première catégorie, on trouve ainsi la bonne humeur, l'esprit frondeur, l’idéal de démocratie, d'égalité, de bienfaisance. Dans la seconde catégorie, on peut classer une gravité robuste, le goût des plaisirs bruyants de la bonne chère, la fidélité à sa langue, un dialecte allemand. De la même manière, l’attachement de l’Alsacien est décrite comme double. Mais, s’il est partagé, c’est entre son identité régionale et sa patrie, la France et non entre la France et l’Allemagne. D’ailleurs son sentiment d’être « pleinement français » s’exprime dans un « patriotisme toujours en éveil » et un grand « courage militaire ».
Pour la Lorraine, le manuel parle d’une zone de passage et d’une « marche entre civilisations latine et germanique, elle commença à être disputée par la France et l'Allemagne ». Mais les auteurs rappellent que « toute la Haute-Lorraine, que préservaient l'Ardenne et les Vosges, resta toujours française » et que « seule la portion septentrionale fut germanisée ». Son caractère celtique très ancien est rappelé. Pour la première fois, la limite précise des langues est évoquée pour contester la thèse allemande de communauté de langue avec la Lorraine occupée. Les auteurs affirment qu’elle s'établit à l'Est de Metz, entre la Nied française et Nied allemande et que seules des explications stratégiques justifiaient l’occupation de Metz.
Les Lorrains ne forment pas un groupe, mais se distinguent par « leur caractère froid, réfléchi et volontaire, ordonné et pratique » et « un ensemble d'habitudes communes » résultant du milieu physique. L’homme, lui-même, apparaît ici façonné par la géographie physique. C’est en quelque sorte l’âpreté du milieu qui a fait l’âpreté du caractère lorrain.
A noter une remarque très instructive sur la représentation de l’Allemagne, qui résume le ton général du manuel : l’architecture bâtie en Lorraine par les Allemands après 1871 est jugée « raide et sans âme », « à leur image ».
Le même chapitre est illustré d’une carte sur les divisions administratives où apparaissent pour la première fois, et de manière exceptionnelle dans ce corpus, les deux frontières, celle de 1870 et celle de 1871. On y voit ainsi les évolutions, de manière assez confuse, du fait de la profusion des inscriptions sur la carte et son caractère monocolore : les anciens départements de la Moselle et de la Meurthe, du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, ainsi que l’apparition du territoire de Belfort et du département de Meurthe et Moselle. Toutefois, la situation d’après-guerre n’y est pas représentée puisque apparaissent les appellations allemandes (traduites) de Lorraine, et Haute et Basse Alsace. Seule évocation de la situation d’après guerre : la représentation de la Sarre sous administration française depuis 1920. L’échelle de la carte est la plus grande utilisée jusqu’alors (1/2 500 000) et le cadrage le plus étroit (225 km sur 275 km), centré sur l’Alsace et la Lorraine.

Dans le manuel de première de L.Gallouédec et F.Maurette (Éditions Hachette,1933) le ton est très différent du manuel de 1930. Par ailleurs, l’origine du peuplement précoce n’est pas précisé. Mais, comme en 1930, son adhésion immédiate à « la nationalité française », et son esprit d'indépendance, sont notés.Le texte concernant la Lorraine, est presque mot pour mot celui de 1913. Mais fait important, la fin du texte a été supprimée. Or, celle-ci faisait référence à un « état perpétuel de lutte » qui « a gravé son empreinte sur le caractère des habitants », sérieux, braves, héroïques, âpres, batailleurs et patriotes du fait de leur contact permanent avec l’étranger. Ici, plus de trace de lutte, d’héroïsme, de batailles, de patriotisme et de chardon dans les armoiries lorraines.On voit que les textes sont plus courts et le ton plus apaisé qu’en 1913 et 1930. Par ailleurs, aucune référence n’est faite à l’occupation et aucune représentation cartographique de la frontière ne complète ces textes.

Le manuel de CM sous la direction de J.Brunhes (Éditions Mame,1937), avec la collaboration pédagogique d’un Directeur (E.Bocquillon), d’un professeur d’École Normale (G.Mathière) et d’un Inspecteur (P. Dufrenne) comporte un texte et un dessin intéressants.
Tout d’abord, on trouve un dessin de couverture pleine page en couleur dont l’auteur est très populaire. Par ailleurs, l’auteur du manuel lui-même est le grand géographe Jean Brunhes. Ces deux éléments contribuent à donner une audience importante à ce manuel.Le dessin est signé de l’écrivain, dessinateur et caricaturiste alsacien Jean-Jacques Waltz (1872-1951), surnommé Hansi, né à Colmar sous l’occupation allemande, auteur de trois ouvrages populaires qui lui valurent des démêlés avec les autorités allemandes : Le professeur Knatschke satire des maîtres d’école allemands et L’Alsace racontée aux petits enfants par l’oncle Hansi en 1912, puis Mon Village en 1913. C’était visiblement un auteur très connu « de tous les petits Français et Françaises », susceptible d’attirer la sympathie et l’intérêt des élèves.
Le reste de l’ouvrage est abondamment illustré de dessins, de cartes en couleur, d’aquarelles et même de photographies aériennes. L’auteur insiste dans sa préface sur l’importance de l’illustration. C’est une Alsace gaie qui nous est présentée, sans doute heureuse d’avoir retrouvée la mère-patrie, et où de nombreux enfants (11 personnages sur 14) de rendent à l’école en costume traditionnel. J.Brunhes avoue tout de même qu’il s’agit là d’une représentation qui correspond seulement à la petite douzaine de villages restés authentique. Une grande part d’affectivité est présente dans ce texte où l’on parle de « chère Alsace recouvrée » et d’image touchante, et où la beauté est évoquée deux fois.
On peut s’étonner d’une telle insistance presque vingt ans après la récupération de l’Alsace et de la Lorraine. De ce point de vue, la date de parution du manuel est trompeuse car elle ne correspond pas à la date de rédaction des textes de J.Brunhes qui est mort en 1930. Cette orientation date en fait de la fin des années vingt, soit une dizaine d’année après le retour à la France de ces provinces. La comparaison avec les deux manuels précédents de la même époque est instructive, car le ton est très différent de ces deux manuels.
Concernant la représentation de la région Nord-Est proprement dit, le choix de l’auteur ayant été de découper la France en régions d’origine essentiellement géologique, elle s’étend des Ardennes, à la Saône et au Rhin.
La représentation de la frontière est intéressante car les choix graphiques de l’auteur (surlignage de la frontière par une couleur propre à chaque pays) a pour effet de donner à la frontière franco-allemande (surligné en jaune pâle) un caractère moins tranché que la frontière franco-belge, franco-suisse (surligné en violet) ou franco-luxembourgeoise (surligné en vert).
Pour le texte, notons quelques remarques rapides :
- les Alsaciens et les Lorrains sont « travailleurs, fiers et braves ».
- la « mauvaise volonté des pouvoirs publics allemands » à faire de Strasbourg un port important sur le Rhin.    
On voit donc que dans l’ensemble, ces textes et illustrations suggèrent une affirmation ferme, mais modéré dans le ton, des droits de la France face à l’Allemagne, mais aussi une certaine volonté de coopération future.

Le manuel de première d’E.Baron (Éditions de l’École,1945) de l’immédiat après-guerre, très probablement écrit durant la guerre continue dans la même voie que les manuels d’avant-guerre.
Le premier texte tiré du chapitre sur l’Alsace, montre le caractère non linguistique de la conception de la Nation française puisqu'il débute par cette phrase : « Les Alsaciens sont une population française parlant un dialecte germanique ». Ainsi, l’élève comprend que ce qui fait la nationalité n’est pas ce qui paraît distinguer les peuples au prime abord, la langue, mais quelque chose de plus subtil.
L’auteur va même plus loin puisqu’il considère que les Alsaciens correspondent à « la définition même de la race française », « population celtique, latinisée par la domiNation romaine ».
Comme dans la représentation du manuel Brunhes de 1937, L'Alsace est présentée comme « heureuse », « riche », « gaie », « pittoresque »  et « fleurie ». De manière exceptionnelle, la pratique d'un dialecte germanique est même attribuée aux « fluctuations de l'histoire, qui l’ont fait à plusieurs reprises passer sous la domiNation du Saint-Empire et de l'Allemagne » et non à une origine raciale germanique. Tout dans la suite du texte veut évoquer la France : la clarté du ciel, la richesse de la terre, le « sang français », la « pensée latine ». Cet ensemble de facteurs a contribué à donner au peuple alsacien un « tempérament […] indépendant et fier » et « une bonne humeur un peu frondeuse, si française, si différente du tempérament allemand ». On retrouve ici comme on le voit, des accents du manuel de première de 1930, mais peut-être plus encore des manuels d’avant 1914.

Dans le manuel de troisième (Éditions Masson,1948) de P.Hallynck (Professeur Agrégé) et d’A.Ferré (Directeur d’École Normale), les auteurs notent la progression de la langue française, « grâce à l'école » dans les cantons lorrains annexés par l'Allemagne quoique l'Allemand ait été « imposé et favorisé » par une forte immigration allemande pendant l'occupation. On voit donc que, si le ton est mesuré, la lutte continue par l’intermédiaire de la langue, puisque la volonté récente de colonisation allemande par ce biais est rappelée ainsi que le rôle politique de l’école dans ce combat. En contrepoint, est traité le rattachement économique du territoire de la Sarre. Il n’est pas douteux que le fait de traiter ce territoire allemand est là comme une revanche contre l’occupation et la revendication allemande sur l’Alsace-Lorraine. On nous rappelle d’ailleurs qu’il ne s’agit « en rien d’une annexion politique », puisque, nous dit-on, le « gouvernement indépendant » de la Sarre a « librement accepté cette situation ». On peut s’interroger sur la liberté de choix et l’indépendance politique d’un tel gouvernement après la défaite militaire écrasante subie par l’Allemagne.
Les auteurs vont d’ailleurs beaucoup plus loin, puisqu’ils nous rappellent les « droits historiques » de la France sur ce territoire « français jusqu'en 1815 », qui « ne nous avait pas été restitué en 1919 ». Même le plébiscite de 1935 qui avait abouti à son annexion sous le régime hitlérien est expliqué par une « forte immigration prussienne » après 1815. En quelque sorte, il n’y aurait eu là que la même politique de colonisation insidieuse par immigration qui avait été menée en Alsace et en Lorraine, la seule différence résidant dans l’ancienneté du processus. La Sarre, déjà discrètement représentée (sur les cartes économiques et physiques de l’Alsace et de la Lorraine) et rapidement évoquée (sous l’angle exclusivement économique) dans les manuels Brunhes, fait ici une entrée beaucoup plus voyante.
En dehors de l’introduction citée, très politique, elle est étudiée sous l’angle physique, économique et humain. Par ailleurs, elle a le droit à une carte et une gravure propre.  La limite qui la sépare de l’Allemagne est deux fois sur trois une limite internationale, et qu’elle est toujours visuellement bien isolée de celle-ci.
Pour finir, en rapport avec la nouvelle représentation de cette région dans les années cinquante (la puissance industrielle), on note une référence à une nouvelle menace : l’importance de l’immigration italienne et polonaise dont le nombre « est plus élevé que celui des Français » dans certains cantons.

Le manuel de première de L.François (Inspecteur Général) et R.Mangin (Professeur Agrégé) de 1952 (Éditions Hachette) ne déroge pas, à ce ton encore très acerbe, certains textes de ce manuel rappelant ceux de L.Gallouédec de 1912-1913. Ainsi, l’histoire et le présent essentiellement militaires de la Lorraine sont rappelés avec insistance. « Camps retranchés », « champs de batailles illustres » et « grands généraux » sont abondamment cités. Le caractère « souvent disputée » et les risques permanents de guerre dans cette « marche frontière, si souvent ravagée et morcelés par la guerre » sont évoqués. Le vocabulaire est militaire et assez exalté.
De manière traditionnelle, on insiste sur les « vertus patriotiques et militaires » des Lorrains et on évoque la non-coïncidence de la frontière linguistique et de la frontière politique et du mélange des « peuples français et germaniques ».
Un deuxième texte rappelle rapidement l'histoire de la Lorraine, de la Lotharingie jusqu’au traité de Francfort (1871) et la reconstitution de son unité en 1919. Le rôle de cette évocation historique est sans aucun doute d’appuyer sur cette vocation de « marche frontière » de la Lorraine, dès l’époque de la Lotharingie, région intermédiaire instable entre Francie et Germanie. Toutefois, de manière plus « moderne », on insiste maintenant sur la puissance industrielle et agricole de cette région.
De même, la Sarre n’est évoquée, que sous un angle très économique (« l’Union économique franco-sarroise »), dans le chapitre de conclusion sur « l’Union française dans la Monde », entre le déficit des échanges et l’accroissement du trafic avec les pays d’outre-mer. Seule évocation politique : l’autonomie de l’Etat sarrois, l’adoption du franc comme monnaie et le report de la ligne de douane à la frontière germano-sarroise.



Les Alsaciens-Lorrains : des Français parlant allemand

Les qualités particulières d’une population « profondément française »

À travers la description des provinces perdues, E.Kleine dans son manuel de quatrième (Éditions Pigoreau,1880) insiste sur l'importance de la perte, récente, de l’Alsace-Lorraine. Ainsi, la Lorraine, bien que l’une des dernières rattachées, est décrite comme n’étant pas « la moins française ». De même, patriotisme et caractère montagnard sont associés dans la description des vosgiens, décrits comme « intelligents, patriotiques, braves, honnêtes et hospitaliers » et comme bons représentants d’un caractère montagnard particulier. À ce propos, l'auteur constate que ce goût pour la montagne « se répand de plus en plus », ce dont il se félicite, car « rien n’est plus salutaire au corps et à l’esprit ». On suppose que l'auteur s'inspire là, même si c'est de manière indirecte, à la devise très explicite du Club Alpin Français, définie par le géographe F.Schrader : « Pour la patrie, par la montagne ».Enfin, la valeur des Alsaciens est détaillée : population très laborieuse douée pour l’agriculture comme pour l’industrie qui menace l’industrie allemande, grands militaires, industriels dynamiques et sociaux. On parle aussi de l’animation, de l’agrément ainsi que de la richesse culturelle et architecturale de Strasbourg, Metz et Nancy.
Est affirmée, par ailleurs, la nécessité de ne pas oublier, notamment en conservant aux provinces perdues la place dans les manuels «  qu’elle occupait avant les désastreux traités de 1871 ». L’auteur insiste à plusieurs reprises sur l’importance de l'émigration et sur le caractère très français de ses provinces malgré une différence de langue qui est d’ailleurs minimisée car réduite à la campagne alsacienne. Le texte est ambigu sur le rôle de la langue. Ainsi, le caractère français de Metz est affirmé sur des bases exclusivement linguistique puisque « l’on y parle pas même allemand ».
En revanche, pour l’Alsace il oppose le « patois allemand » parlé au « sentiment français » qui serait déterminant pour connaître sa nationalité réelle.

A contrario, concernant l'émigration liée au droit d'option pour la nationalité française accordée par l'article 2 du Traité de Francfort du 10 mai 1871, en accord avec le droit international de l'époque, il semble qu'elle ait concerné 100 000 personnes. France et Allemagne se disputent sur le nombre réel la France voulant transformer ce choix en plébiscite contre l'annexion et l'Allemagne montrer au contraire son acceptation.
Dans le chapitre sur l’Allemagne, l’auteur évoque l’annexion de l’Alsace-Lorraine, « pays français depuis deux et trois siècles » et « une de celles qui s’étaient le plus attachées à notre nationalité » et note que « quoique le patois allemand fût resté en usage dans les campagnes, les sentiments étaient français, et l’émigration nombreuse qui a suivi la violente annexion à l’empire d’Allemagne l’a bien prouvé ».

Un texte du manuel suivant (P.Foncin,CM,Éditions Colin,1903) montre un engagement très clair de l'auteur jusque dans les questions de certificats d'études proposées. Il a, de manière évidente, l'objectif de rappeler le patriotisme de ces populations, de faire prendre conscience de ce que représente la perte de l'Alsace-Lorraine, et du devoir des Français à l'égard des Alsaciens Lorrains. Plus que tout autre, ce texte montre clairement la fonction patriotique de la géographie sur un sujet sensible : faire aimer l'Alsace et la Lorraine pour préparer la revanche.
À travers une partie historique, il commence par montrer l’ancienneté de l’attachement à la France de ces provinces « les plus patriotes ». Toutefois, le rôle de la Révolution française est mis en valeur pour appuyer cette affirmation. Ce sont, sans doute, les valeurs universalistes qui provoquèrent l'adhésion définitive en y effaçant « tous les souvenirs antérieurs à la réunion, et en fit deux de nos provinces ». Cela suppose que l'histoire antérieure de ces provinces, leur langue et leur culture ne joue pas pour l'attachement « naturel » de ces provinces à la France. La composition de la Marseillaise par un jeune officier de l'Armée du Rhin stationné à Strasbourg est opportunément rappelée. Le but évident est de réaffirmer, s'il en était besoin, l'attachement à la France des Alsaciens Lorrains.

Cela, à une époque où l'annexion date déjà de trente ans et où la politique plus libérale de Guillaume II (« le nouveau cours »), libéré de la tutelle de Bismarck depuis 1890, commence à se manifester.
P.Foncin insiste ensuite dans un paragraphe très clairement intitulé « ce que la France a perdu » sur les pertes humaines, économiques et militaires que représente l'annexion qui a suivi « la malheureuse guerre de 1870-1871 ». Du fait de sa densité de population, du perfectionnement et de la prospérité de son agriculture, et de son importance industrielle, l'Alsace-Lorraine constitue « un des territoires les plus riches de la France ». Dans ce paragraphe, l'auteur fait appel à l'intérêt, économique et militaire des Français à récupérer les territoires perdus.
Enfin, le texte qui termine cette partie rappelle de nouveau le « malheur » et la « fidélité » des Alsaciens Lorrains à la France, ceci avec des accents d'un rare lyrisme et un appel au cœur des petits Français lecteur de ce manuel. Indirectement, un message très clair est adressé aux jeunes Français : prenez exemple sur ces très bons français, qui dans des circonstances plus difficiles que les vôtres se montrent fidèles à leur pays.
Ainsi, en réponse à « la force qui prime leur droit », à la « violence qui est faite à la volonté des fils de la France »  qui « l'aimaient de tout leur cœur » et « ont été arrachés à leur mère », l'auteur affirme qu'il faut les aimer, « comme de véritables frères et plus que tous les autres Français ».
On rappelle aussi que malgré « un régime qui leur enlève toute liberté », « les Alsaciens Lorrains protestent toujours contre leur annexion à l'Allemagne » et que « beaucoup de leurs enfants viennent en France pour ne pas devenir des soldats allemands ».
Enfin, le texte se conclut par un appel à la revanche, en évoquant la joie des temps où « l'Alsace et la Lorraine redeviendront françaises ».
Les « questions du certificat d'études »  posées à la fin de la leçon insistent sur ces questions sensibles, comme : depuis quand l'Alsace et la Lorraine appartenaient-elles à la France ? Quels sont les sentiments des Alsaciens Lorrains à l'égard de l'Allemagne et de la France ? Quels doivent être nos sentiments à l'égard des Alsaciens Lorrains ?
Dans le manuel de P.Foncin, (Cours Supérieur, Éditions Colin,1903), l'Alsace-Lorraine a droit à une page spéciale, ceci « afin de rappeler sans cesse son existence et ses malheurs aux enfants de ceux qui l'ont perdue ».
Un texte court, reprend ce que disait le texte de première année. Il en a la même fonction : rappeler la perte et les malheurs de l'Alsace-lorraine à la nouvelle génération qui n'a pas connu l'humiliation, élever encore une fois les Alsaciens Lorrains au rang de meilleurs Français. Car, certes, « sa position géographique », « ses fortifications formidables » font de l'Alsace-Lorraine le « premier et le meilleur rempart de la France » mais ce sont surtout ses populations « solides, énergiques, laborieuses et instruites » qui protègent la France.Les qualités de ces populations apparaissent ainsi comme les piliers du patriotisme que P.Foncin appelle de ses vœux chez ces jeunes lecteurs : solidité des convictions patriotiques, énergie dans l'action, courage dans le travail et application dans les études

Un texte du manuel suivant de cours supérieur (Éditions Hachette, 1907) de M.Dubois L.Gallouédec, H.Lemonnier et F.Schrader, traite, lui, de la Lorraine restée française. Il rappelle son caractère historiquement très disputé et l’immigration consécutive à 1871. La description du peuple est plus contrastée et moins positive que dans les manuels précédents. Le contraste avec le manuel de P.Foncin est particulièrement saisissant, tant par la place accordée que par le ton beaucoup plus neutre (« sérieux, actif ») sinon même critique (« un peu âpre et batailleur »).

La leçon 8 (« La France et la plus grande France ») du manuel de CM (Éditions Martinet, 1912), d’O.Reclus avec J.Kergomard et A.Aymard, commence par une phrase sur la « malheureuse guerre de 1870-71 » avant laquelle la France possédait l’Alsace-Lorraine « devenue politiquement allemande ». Les auteurs affirment que si celle-ci   « est soumise aux lois de l’Empire allemand, elle est restée française de cœur ». Ce rappel est d'autant plus important à un moment où la libéralisation du deuxième Reich a abouti, le 31 mai 1911, à la promulgation d'une loi constitutionnelle accordant l'autonomie à l'Alsace-Lorraine dans le cadre de l'empire allemand. Celle-ci se traduit par la création d'un parlement (« Lantag ») à deux chambres, dont une élue au suffrage masculin, direct et secret.
On retrouve dans un paragraphe (« les grands mérites de l’Est »)  le ton patriotique du manuel de P.Foncin : « Rien que les noms de ses habitants suffisent pour l’honneur de cette portion de la France, qui est celle qui nous donne le plus de hardis militaires ».
La référence aux militaires et à l’honneur, vertu très militaire, est évidemment là pour insister sur le rôle des Alsaciens-Lorrains dans la défense du pays. La valeur humaine de cette région y est expliquée à la fin du texte par le climat rude qui fabriquerait des hommes rudes : « le climat y est le plus dur de France avec celui du Massif central, et c’est un bienfait parce qu’il apprend aux hommes à se raidir, à lutter pour vaincre ».
On voit que la description est sensiblement plus positive que le manuel de L.Gallouédec de 1907. En particulier, l’âpreté et l’esprit batailleur sont devenus une raideur qui permet aux hommes de lutter pour vaincre. Comme P.Foncin, les auteurs rappellent aussi les richesses naturelles (« nos plus superbes forêts ») et économiques (« là que nous coulons le plus de fer et d’acier ») de la région, afin d’insister sur ce qui a été perdu.

Pour l’Est, il est dit, dans le manuel de troisième de L.Gallouédec et F.Schrader (Éditions Hachette,1912) qu’il a souvent servi de champs de bataille et c’est pourquoi son peuple est « sérieux et actif, un peu âpre et batailleur ».
On y reconnaît, en particulier le caractère germanique des Alsaciens qui s'exprime notamment dans leur langue, mais cette reconnaissance est contrebalancée par l’affirmation de leur appartenance à la Nation française de par le « cœur », « l’histoire », et le « principe des nationalités ».
La contribution des Alsaciens à la défense de la patrie est mise en évidence, comme dans le manuel de CM de la même année, par la référence aux nombreux militaires de valeur issue de cette région. Ici, les « braves soldats » rejoignent les « grands généraux » dans le compliment.
L'opposition à l'annexion est rappelée deux fois, sans doute pour mémoire pour une génération qui n'a pas connu la défaite de 1870-71, et dans un contexte où l'Alsace-lorraine a obtenu l'autonomie. Enfin, le caractère linguistique germanique du nord de la Lorraine est éludé dans la formule le « Nord de la Lorraine française ».

Le chapitre sur « le peuple français » du manuel de première de L.Gallouédec et F.Schrader (Éditions Hachette, 1913) nous intéresse particulièrement parce qu’il définit, pour la première fois, trois notions essentielles :
- celle de « race » comme « un groupe d’hommes ayant même origine, mêmes traits physiques ».
- celle de « peuple » comme un groupe humain, qui « peut se composer d’hommes de même race, mais le plus souvent se compose d'hommes de races plus ou moins diverses que les circonstances ont groupés dans un pays et qui, vivant ainsi  en contact, ont fini par se souder, pour ainsi dire, les uns aux autres ».
- indirectement celle de « Nation » comme « leur union reposant sur un ensemble commun de traditions, d'organisation politique, d'idéal, d'intérêts économiques, c'est-à-dire sur une double série de raisons, les unes d'ordre historique, les autres d'ordre géographique ».
On note que la définition du peuple, si elle fait référence à la race, considère le mélange des races comme la norme la plus courante. La constitution d'un peuple, elle-même, apparaît comme un processus, presque involontaire, de fusion de races, lié à la simple coexistence d'un groupe d'hommes rassemblé dans un pays par les « circonstances ».
La définition de la Nation, elle, fait référence à la culture, à l'économie et à la politique mais ni à la race, ni à la langue. Elle apparaît basée sur l'entente, tacite ou volontaire, sur des traditions, des intérêts, des règles d'organisation politique ou des idées communes. Dans cette partie sur la constitution du peuple français, il n’est fait aucune référence à des traces physiques ou linguistiques d'origine germaniques dans l’Est, alors même que des éléments physiques germains (avec des éléments gaulois) sont évoqués pour le Nord.
De manière « traditionnelle », la densité humaine et les richesses économiques de l'Alsace sont rappelées : groupes industriels nombreux, vins estimés, riches cultures. Ainsi que le départ de « beaucoup d’Alsaciens qui émigrèrent pour ne pas devenir sujets allemands ». Mais, pour la première fois, on évoque la forte immigration allemande (700 000 en 40 ans) qui a compensé, et bien au-delà, l'émigration alsacienne. On peut penser que l'évocation tardive de ce phénomène, qui n'est pas nouveau, manifeste, sans doute, une inquiétude des auteurs face au nouveau contexte géopolitique crée par l'autonomie de la province. Celui-ci donne, à l'évidence, un caractère de gravité à cette évolution démographique et indirectement d'urgence à la revanche, avant qu'il ne soit trop tard. Enfin, on retrouve le paragraphe de 1907 sur l'Alsace et ses nombreux traits communs avec la race germanique, notamment par la langue.
Simples modifications de détail, les généraux ne sont plus « grands » mais « nombreux » et les soldats sont « vaillants » et non plus « braves ». Par ailleurs, aux passages réaffirmant l'opposition des populations à l'annexion se rajoute une conclusion qui rappelle son coût financier lié aux « forces militaires considérables » massées sur cette frontière, « bordée de forteresses ».

La relation entre une histoire mouvementée et le caractère rude (« le chardon ») des habitants est de nouveau faite dans le manuel de première de L.Gallouédec et F.Schrader (Éditions Hachette, 1913), mais le jugement sur le peuple lorrain n’est redevenu plus positif qu'en 1907. Son caractère « âpre et batailleur » a été pondéré d'un « quelque peu » et assorti d'une copieuse série de qualités (sérieux, bravoure, héroïsme et patriotisme) liées, à la situation de frontière.
Le manuel se conclut par un texte d'un rare lyrisme sur la place de la France dans le monde qui montre que la « malheureuse guerre de 1871 » a fait « éclater sa vitalité ». Le rôle universel de la France et son redressement spectaculaire y sont mis en valeur, ainsi que ces capacités à réagir. Ce texte s'interroge sur son avenir dans une Europe dont le centre d'équilibre se déplace graduellement vers l'Est. On voit ici que cette préoccupation actuelle est ancienne. Enfin, le texte se conclut par une comparaison de la France, qui incarne « quelques-unes des idées les plus nobles et les plus généreuses de l'humanité » avec Athènes, qui laisse à penser que l'Allemagne pourrait être comparée, elle, à l'austère et la guerrière Sparte.